« Le plus souvent dans l’Histoire, « Anonyme » était une femme ». Cette phrase écrite par Virginia Woolf (romancière anglaise féministe) reprise dans l’introduction du podcast « Un podcast à soi » réalisé par Charlotte Bienaimé nous met face à une réalité : les femmes ont été longtemps invisibilisées. Et sans aucun spoiler, en plus d’être souvent effacées, les femmes subissent encore aujourd’hui des violences psychologiques, sexistes et sexuelles. En 2025, l’Observatoire national des violences faites aux femmes diffuse des numéros barométriques et des fiches statistiques. Ces recherches servent à analyser les données, informer les pouvoirs publics et sensibiliser le grand public, les décideur.se.s et les professionnel.le.s concerné.es. Les chiffres sont plus qu’alarmants :

Je décide aujourd’hui de prendre la parole pour ajouter à ces statistiques mon histoire, pour retracer des faits mais aussi pour partager mon chemin vers la reconstruction.
Depuis que je suis jeune adulte, la question des violences a surgit sans crier gare. J’ai quitté mon village natal de Franche-Comté pour aller faire mes études dans la capitale (enfin dans le 78 précisément). Dans la rue, j’ai d’abord été sifflée, interpellée, regardée avec insistance, insultée si je décidais d’ignorer. Ce qu’on appelle harcèlement sexuel était, lorsque j’avais 20 ans assez banal lorsque je me baladais dans les rues, et ce, de jour comme de nuit. Je me souviens prendre le transilien U pour aller rejoindre des copines sur Paris le samedi soir et emporter un jogging dans mon sac pour pouvoir me changer juste « au cas où ». Au cas où un homme ou pire un groupe d’hommes me regarderait de travers.

Lorsque j’ai eu 21 ans, j’ai subi un attouchement sexuel suivi quelques mois plus tard d’un viol et deux de mes relations amoureuses qui ont suivies ont été elles aussi plusieurs fois violentes. Parmi elles, des viols à répétition au sein de mon couple suite aux traumatismes que j’avais subi. À cette période, je ne savais plus qui j’étais vraiment, je cédais ma vie à ces hommes.
Ce genre de violences, c’est peut-être comme un accident dans lequel on perd connaissance. J’ai d’abord été dans le déni (je pensais que c’était juste de « mauvaises expériences ») puis j’ai fait une dépression : c’était le moment de la réalisation, je broyais du noir tous les jours et je me cachais pour pleurer au travail la journée. Pendant deux ans, mon quotidien était rythmé par des crises d’angoisses et ce n’est que 7 ans plus tard que je parviens à vivre et ne plus survivre.

Aujourd’hui je garde encore des séquelles, des « triggers » dès lors que je vois chez un homme un trait de ressemblance avec mes, ces agresseurs. Je vois un psy régulièrement pour tenter de ranger ces histoires autre part que dans ma réalité et ça fonctionne : même si j’y pense encore très souvent, ces flashs qui m’empêchaient de dormir ne prennent maintenant qu’une infime partie de mon cerveau.
Durant ces années de reconstruction, j’ai eu la chance d’avoir de nombreuses femmes qui m’ont accompagnée, qu’elles soient elles aussi victimes de violences ou pas. Il y a eu ma mère qui m’a écoutée, consolée, aimée sans l’ombre d’un jugement (je dis « jugements » car je me suis beaucoup remise en question et j’ai culpabilisé pendant des années), ma psychologue, spécialisée dans les violences faites aux femmes, plusieurs sages femmes de la Maison des femmes de Saint-Denis, Florence Dell’Aiera, créatrice du podcast « Restez dans le Flow » qui donne la parole à des femmes avec en fil rouge la résilience, mon amie Cynthia, une femme extraordinaire et enfin toutes mes amies de longue date et celles que je vois chaque semaine. J’ai toujours cherché cette sororité là, un groupe de femmes soudé, avec qui on peut autant rire aux éclats que pleurer ensemble.
En 2020, j’ai eu besoin de créer un projet et lorsque nous étions confiné.e.s pour la première fois, j’ai réalisé un documentaire du nom d’« Intérieur.e » qui donne la parole au corps des femmes. Pour mettre en œuvre ce projet, j’ai créé une conversation messenger avec plusieurs femmes de mon entourage. 23 femmes ont pris la parole. Différents thèmes ont été abordés : l’estime de soi, le regard des autres, la grossophobie, le danger de l’espace public, le harcèlement sexuel, jusqu’aux viols. Le constat a été encore une fois hallucinant. Je suis tellement en colère de voir que ces femmes, de mon cercle proche et plus éloigné ont toutes subi des violences. Ces histoires ont beau retourner l’estomac, elles sont aussi essentielles pour mieux comprendre la société patriarcale dans laquelle nous nous trouvons. Personnellement, mon histoire et celles de plus d’un milliard de femmes me donnent envie de bâtir un monde meilleur où chacune d’entre nous peut danser jusqu’au bout de la nuit en petite robe sans craindre une main baladeuse ou une nuit dont elle mettra des années à s’en remettre.
Il y a des œuvres incroyables qui expliquent avec brio la construction du patriarcat : ce fameux mot qui fait parfois grimacer et que certains (majoritairement des hommes) peuvent encore rouler des yeux en l’entendant. Le patriarcat, c’est un système d’organisation sociale où les hommes disposent d’une position dominante dans la famille, dans l’économie, la vie publique ou encore les institutions. Dans les étagères de nos bibliothèques ou librairies, on peut retrouver de plus en plus d’ouvrages qui illustrent ce qu’est le patriarcat au quotidien. Ils expliquent aussi comment les femmes peuvent se réapproprier leurs droits, leurs corps, leurs vies tout simplement. Le livre « Sorcières » de Mona Chollet, les bandes dessinées « Culottés » de Pénélope Bagieu, les podcasts « Un podcast à soi », « Entre Nos Lèvres » ou encore « Les couilles sur la table » et « le cœur sur la table » dressent le portrait de femmes fortes et nous amènent à repenser nos relations interpersonnelles et amoureuses.

Prendre la parole, c’est donc refuser l’effacement et rompre avec des siècles d’invisibilisation. Mon histoire n’est ni une exception ni une statistique abstraite. Elle s’inscrit dans celle de millions de femmes qui, malgré les violences, continuent à se relever, à créer, à aimer, à penser et à transformer le monde. En partageant ces récits, en nommant le patriarcat, en tissant des liens de sororité et en nous appuyant sur les œuvres, les savoirs et les luttes qui nous précèdent, on fait reculer le silence et la honte. Il ne s’agit pas seulement de dénoncer, mais d’ouvrir des possibles : un avenir où nos corps, nos voix et nos vies ne seront plus contrôlées ni minimisées, un avenir où chacune pourra exister pleinement, librement, fièrement. Parce qu’en racontant, en transmettant et en agissant, nous faisons mentir l’adage : l’Histoire ne sera plus écrite sans les femmes.
Les contenus cités dans cet article
- Virginia Woolf : série audio réalisée par France Culture pour découvrir sa vie
- Chiffres 2024 de l’Observatoire national des violences faites aux femmes
- Restez dans le Flow : podcast sur la résilience réalisé par Florence Dell’Aiera
- Intérieur.e : mon documentaire réalisé en 2020
- Sorcières, La Puissance Invaincue Des Femmes : livre de Mona Chollet (2018)
- Culottés : bande dessinée de Pénélope Bagieu (2019)
Trouver de l’aide auprès de professionnel.le.s
Si vous avez besoin d’aide ou d’écoute, de nombreux lieux existent.
- Le numéro 3919 – Violences Femmes Info écoute, soutient et oriente toutes les femmes de manière gratuite et anonyme (7j/7).
- Les CIDFF (Centres d’Information sur les Droits des Femmes et des Familles) – des rendez-vous avec des juristes pour vous accompagner sur les démarches administratives notamment quand on veut porter plainte.
- Les associations locales d’aides aux victimes – en tout 371 (chiffres de 2025). Si vous habitez sur Annecy, l’association OSTARA avec laquelle je travaille en tant que photographe accompagne les femmes avec des rendez-vous individuels, des permanences d’écoute, des groupes de parole, des ateliers (auto-défense, bien-être, expression artistique) et des formations.
- Les Maisons des Femmes – proposant des séances de suivi psychologiques et soins médicaux dans 30 villes en France.
- Les planning familiaux – pour répondre aux questions en matière de santé sexuelle et de sexualités (76 adresses en France)
- Les collectifs féministes – Nous Toutes : pour rejoindre des activistes bénévoles et lutter contre les violences sexistes et sexuelles faites aux femmes et aux enfants.
