Et si on arrêtait de faire Genre(s) ?

Une heure d’échange sur les inégalités et les stéréotypes de genres avec Violaine Dutrop, autrice-conférencière et fondatrice de l’association EgaliGone.

Présentation

Portrait de Violaine Dutrop – © Amandine Clément

Sur la page d’accueil de son site personnel, Violaine Dutrop écrit :

« Étonnons-nous, émouvons-nous, indignons-nous, et surtout rêvons. » 

Autrice de trois livres et fondatrice de l’association Egaligone, Violaine travaille sur les questions de l’égalité des genres. Après une formation commerciale, elle se confronte rapidement à des inégalités professionnelles qu’elle qualifie de « criantes ». 

En 2005, elle entreprend un master de recherche en droits humains. Ce travail lui permet d’écrire un mémoire sur le droit des salarié·es à choisir leur temps et leurs horaires de travail, envisagé comme un droit fondamental de la personne.

Parallèlement, elle est profondément marquée par la socialisation de ses filles à l’école. Elles sont exposées très tôt à des stéréotypes de genre véhiculés par des discours qu’elle juge enfermants.

« Les couleurs, le choix des jouets, les activités… Il fallait batailler pour être dans l’universel. » 

Dans le cadre d’un engagement syndical décidé à cette occasion, Violaine approfondit sa réflexion sur les rôles sociaux et les choix de vie, notamment à travers les témoignages d’hommes ayant pris des chemins moins normés : temps partiel, année sabbatique, distance avec la norme du travail à temps plein.

Ses recherches sur le droit conventionnel mettent en lumière un constat récurrent : les entreprises identifient la famille et l’école comme le terreau des stéréotypes de genre, bien en amont de la vie professionnelle.

C’est dans ce contexte que Violaine décide de quitter le salariat et de créer l’institut EgaliGone. Elle est également l’autrice de plusieurs ouvrages, dont Maternité, paternité, parité, un plaidoyer pour des congés parentaux paritaires et Le pouvoir insidieux du genre, qui rassemble des récits personnels et des témoignages recueillis au fil de ses interventions, mais aussi des pistes pour faire société de façon plus juste.

L’institut EgaliGone

Créé en 2010 en région lyonnaise, l’institut vise à encourager l’éducation à l’égalité dès le plus jeune âge. L’objectif est de vulgariser les savoirs sur la construction des discriminations et sur la manière dont les stéréotypes enferment les enfants, puis les adultes, dans des rôles sociaux inégalitaires, parfois générateurs de violences.

EgaliGone vit grâce à ses bénévoles et a proposé depuis sa création des enquêtes en universités, des micros-trottoirs, des articles critiques, du recensement de ressources, des formations, des ateliers, des débats, des événements, des expositions, des conférences, des tables rondes et des outils de vulgarisation (fiches thématiques genre et éducation, éducation corporelle, lecture jeunesse, l’espace public, les médias numériques…). 

Aujourd’hui, EgaliGone se positionne comme un centre de ressources et privilégie des actions ponctuelles, sous forme d’événements, de création ou de mise à disposition de contenus, notamment des expositions itinérantes consacrées aux conduites à risque à l’adolescence, aux jeux et jouets ou encore aux inégalités dans le sport. Ces expositions circulent dans toute la France, souvent accueillies par des collectivités à l’occasion de temps forts.

Les modèles de l’enfance

Image libre de droit – © Canva

Avez-vous le souvenir d’avoir eu des modèles étant petite ? 

« Avant, on ne parlait pas de modèles, je n’aime d’ailleurs pas trop l’idée et j’utiliserais plutôt le terme de source d’inspiration. Petite, j’ai été tout de même fascinée par l’univers du dessin et de la littérature jeunesse. J’adorais aussi le personnage de Claudine dans le Club des 5 ou le personnage de Heidi, très libre. Côté musique, c’est Anne Sylvestre qui par ses textes engagés m’a beaucoup fascinée. »

Si Violaine ne parle pas directement de ses modèles familiaux, elle raconte que sa mère écrivait et jouait des spectacles dont certains étaient féministes ; elle critiquait les injonctions véhiculées dans les magazines féminins. 

L’éducation reçue

Image libre de droit – © Canva

Avec une mère sensible au féminisme, est-ce qu’on peut dire que ses convictions ont infusé en vous ?

« Oui, mais c’était un peu guerrier pour moi à l’époque. Elle était en colère et ça éclatait régulièrement. De mon côté, je suis en colère contre le patriarcat mais moins contre les hommes, dont j’ai étudié la socialisation ; j’ai essayé adulte de comprendre comment la société fabrique ces injustices. Ma mère avait un père maltraitant donc elle avait des choses à régler. Avec ma sœur on était plutôt dérangées par la façon dont elle exprimait cette colère, mais sa colère était bien justifiée. 

Mes parents étaient assez normés : mon père travaillait beaucoup à l’extérieur et ma mère s’occupait davantage des choses courantes et des enfants, en plus de son travail. Avec cet héritage, j’ai réfléchi à comment travailler ma posture pour réfléchir aux causes et agir en conséquence, avec du recul. J’essaie toujours de réfléchir aux causes pour comprendre mes différents interlocuteurices, ce qui les anime dans leur identité. J’espère être un peu posée dans ce que je fais. »

Le système éducatif en France

Image libre de droit – © Canva

Quelle est la faille principale que vous relevez dans le système éducatif français actuel ? 

« Ce qui me semble aujourd’hui être le premier apprentissage problématique,  c’est la domination adulte. Il y a un apprentissage généralisé de l’obéissance à l’école et dans la famille, mais aussi dans l’espace public au sens large. On obéit à cet ordre adulte sans avoir vraiment les moyens, enfant, de le questionner. Je pense qu’il y a une vraie réforme à mener dans nos institutions. L’école est le réceptacle de toutes les inégalités économiques et sociales et plus amplement de toutes les violences intra-familiales. Personne n’est vraiment formé à ça. 

Et puis l’école, sans le vouloir bien sûr mais parce que les moyens sont encore très insuffisants pour mettre en place une véritable pratique de l’éducation égalitaire, reproduit les normes de genre, elles-mêmes plus ou moins reproduites dans la famille. 

Et enfin, l’orientation scolaire instaure les inégalités au mépris du principe de mixité normalement induit à l’école. Rien n’est fait pour la mixité toutes orientations confondues après le collège. On part du principe que les enfants s’auto-déterminent… Mais cette idée est totalement fausse car une part de l’orientation scolaire est déterminée par les notes reçues, et une autre part par stéréotypes intériorisés et par les biais de genres et de classes des personnes qui les orientent. Les possibilités de s’auto-déterminer des élèves sont assez limitées à l’issue de quinze années d’accumulation de stéréotypes de genre dans la famille, à l‘école, dans les médias culturels, etc..

L’école fabrique donc des profils genrés au collège et une fois arrivés dans la vie active, les jeunes intègrent des milieux professionnels de fait très normés aussi. Et ensuite, on attend que le monde du travail redresse la barre en re créant la mixité et de l’égalité qui n’ont pas été prioritaires à l’école…

J’ai l’impression que les gens trouvent ça inéluctable. Pourtant la mixité dans les classes est une évidence partagée pendant toute l’enfance. L’égalité entre filles et garçons est une mission de l’Education Nationale  encadrée par des conventions interministérielles depuis 2000, mais pour qu’elle se concrétise, on doit passer par une action volontariste en termes de mixité. Ce ne sera jamais suffisant, mais c’est un préalable, de montrer que toutes les activités humaines sont accessibles et exerçables indépendamment de son genre. Il faut donc que toutes les filières deviennent réellement mixtes. Et donc que l’éducation nationale joue son rôle pour enrayer la forte rupture de mixité qui a lieu lors des choix d’orientation. »

Les inégalités dans nos vies de famille

Image libre de droit – © Pexels

Vous aviez évoqué plus tôt les inégalités au sein des couples hétérosexuels à l’arrivée d’enfants, pouvez-vous nous dire comment elles se forment ? 

« Les écarts sont déjà là au moment de la mise en couple (dans le schéma du couple hétérosexuel) mais se creusent encore plus lors de la naissance d’un enfant. Ces inégalités sont structurelles, provoquées par des lois et s’installent à cause des congés inégaux entre la mère et le second parent, le plus souvent le père. 

Les pères peuvent alors imaginer que leur implication parentale est optionnelle alors que les mères, elles, se sentent 100% responsables. Beaucoup de pères privilégient leur vie professionnelle alors que si les mères font la même chose, cela choque. On montre donc rarement aux enfants dès le plus jeune âge que les deux parents sont à responsabilité égale dans le soin aux enfants. 

De mon côté, dans le milieu éducatif, j’ai de fait formé majoritairement des femmes (chez des parents ou chez des professionnel·les), puisque l’orientation scolaire est genrée et la mère le plus souvent parent principal.

Le pouvoir de changement est donc fort chez les femmes. Mais ces femmes se sont construit une identité du soin et de l’accompagnement des enfants induite par les normes de genre. Après, il est difficile de se déplacer simplement dans ses identités ou de s’en créer d’autres et il n’est pas question de dévaloriser ces identités ni de délaisser les enfants !

Pour moi, la solution, que j’ai défendue auprès de deux commissions de l’Assemblée nationale qui m’ont entendue en 2025 sur ces sujets, c’est qu’il faut obtenir dès le projet de famille sur l’égale projection des hommes et des femmes dans la parentalité, pour avoir des engagements équivalents. L’un des leviers, c’est l’instauration de congés maternité/paternité égaux, aussi impliquants l’un que l’autre, qui créent une réelle autonomie dans le soin à l’enfant et amènent à redistribuer ses temps famille/travail qu’on soit un père ou une mère. »

Il nous faut enfin éduquer le monde du travail à la réalité de la responsabilité d’enfants et rendre cette implication banalement mixte. 

Les violences faites aux femmes (et aux hommes)

Image libre de droit – © Pexels

Avez-vous travaillé la question des violences faites aux femmes à travers vos différents projets ? 

« Oui, travailler sur les stéréotypes de genre et les discriminations m’a amenée inévitablement à la question des violences faites aux femmes. 

Les inégalités de genre autorisent ce processus de violence envers les femmes mais aussi envers les hommes qui ne correspondent pas à la norme idéale masculine. 

C’est important d’embarquer les hommes dans ces sujets pour qu’ils se rendent compte qu’ils agissent eux aussi en faveur du patriarcat, à l’encontre des femmes (et des enfants) mais aussi d’eux-mêmes. Le patriarcat les abîme, il les façonne, les éloigne parfois beaucoup de leurs goûts propres, de leurs émotions, de leurs identités profondes. Ils peuvent devenir des boucs émissaires, développer de la haine de soi s’ils ne se conforment pas à des normes qui sont en réalité inatteignables et souvent très loin d’eux-mêmes. Ils peuvent devenir agressifs par peur d’être rejetés sinon, etc.

Sur cette question des violences patriarcales, qui m’anime de plus en plus puisque finalement c’est mon sujet ultime de lutte, j’ai écrit un texte qui est en cours d’adaptation théâtrale par la compagnie parisienne Mi Fugue Mi Raison. Ce texte, Le Coussin, est assez personnel. Il retrace mes questionnements à partir d’une agression sexuelle que j’ai vécue enfant dans ma famille. J’ai fait ce travail introspectif et j’ai repris un dialogue au sein de ma famille sur ce sujet. En mai 2026, il y aura un premier passage de cette adaptation au Local des Autrices sur Paris et une seconde date lors du Wetoo festival en septembre 2026. Entre temps, il aura commencé son voyage dans différents lieux, dès le collège… »

Le mot de la fin

Souhaitez-vous terminer notre échange par un sujet en particulier ? 

« Nous devrions être beaucoup (beaucoup) à réagir, on ne peut pas laisser passer des remarques, des blagues ou accepter et se dire que c’est comme ça. Ces réflexes doivent être constants, même si c’est fatigant. 

Laisser passer, c’est prendre sa part dans le continuum de violences, qui s’exercent en tous lieux, à différents degrés. On commence par imposer des différences d’univers, de goûts, de rôles, on oriente arbitrairement les vies selon des organes génitaux identifiés à la naissance. On présume ainsi d’aptitudes différentes, puis on différencie encore, on oppose, on infériorise une catégorie à la faveur de l’autre, on crée des inégalités et on stigmatise celles ou ceux qui ne se conforment pas. Parce que la domination est progressivement installée, la violence suit. 

On peut au contraire se dire à chaque moment qu’en face de nous se trouve un humain, avec un cerveau et des facultés avant tout humaines, une personne non déterminée par son sexe de naissance. Même si on prend des résolutions sur ces sujets, c’est difficile de réagir systématiquement à la hauteur de ces enjeux ou d’interagir toujours de façon adaptée, mais ce qui compte, c’est de toujours créer un dialogue, pour revenir sur ce qui vient d’être dit ou fait, avec cette perspective. »

Liens vers les sources ou supports cités dans l’article

Livres écrits par Violaine Dutrop